Fabrice Hergott  (1998)


 

Les Vases Communicants


 

Aujourd'hui, le problème des peintres vient de ce que l'on croit qu’ils font de la peinture. Une telle méprise dissimule mal une injure parce qu’il n'existe pas de mot plus ridicule que celui de peinture. Il serait moins compromettant pour eux, et pour ceux qui les défendent, de dire que les peintres font des tableaux. Et, a travers ces tableaux, quelque chose comme de l'art. le mot est un peu fort, mais il laisse entendre que les objets qu'il fabriquent ne peuvent être tout à fait réduits à une technique. car la technique n'est pas une fin ; elle sert; et l'objectif des artistes, de ceux qui entendent faire de s tableaux, de l'art si l'on veut, est même de la faire oublier.


 

A sa manière et dans la solitude involontaire de son atelier, Hubert de Chalvron s'est concentré sur certains thèmes qui se sont imposés à lui comme des obsessions. Il les à empruntés a ce qu'il a retenu de la culture et a une certaine vision intérieur de la pauvreté et du dénuement, qu'il transpose techniquement; Ses tableaux sont ainsi peints avec peu de moyens: des pigments naturels bon marché sur une toile assez rude. La technique est donc moins importante pour sa qualité que pour son pouvoir de collusion avec le sens de l'œuvre. Le sujet d'un tableau n'est d'ailleurs pas forcément au premier plan. Il peut être comme tapi dans le fond, alors que le traitement de la surface est proéminent. Cette inversion élargit la représentation par son traitement et celui-ci contaminé par la proximité du sujet, se fait plus dense. i l peut s'agir de personnages à demi nus s'offrant au spectateur, de la même façon que la toile couverte en partie de peinture se présente au regard. Une vieille chemise ouverte sur

Un corps nu est ainsi une métaphore de l'œuvre. Elle est entrouverte et montre un corps nu comme le tableau expose sa surface peinte. Elle est l'image dans l’image. La technique, le traitement, la couleur pauvre (faite a partir de pigments de terre) sont les vêtements d'un corps: le tableau. Ils l'habillent, lui donnent de la chaleur. Le tableau imite matériellement le sujet qu'il commente ainsi en silence. Les ouvertures volontaires et involontaires sont des zones de contact avec l'extérieur ou les corps peint, devenus des yeux charnels perceptifs, s'opposent au corps- cerveau par leur abandon impudique.


 

Le tableau pense avec les couleurs, les matériaux, qui par leur souplesse s'appliquent facilement, et suivent docilement les errements et les décisions de l'esprit de leur auteur. Cela demande sans doute un peu de pratique, et beaucoup de détermination, mais un tableau réussi fait justement oublier le poids de ce qui le constitue. Pense t-on, assit à une table, que c'est une «  menuiserie »? Propose-t-on à son voisin de venir prendre un verre à sa « menuiserie » ? Les tableaux sont des supports dont l’objet est de permettre à la pensée, aux rêveries, aux spéculations, à cet amas s’images et de sons qui traversent l’esprit du matin au soir, de trouver temporairement un sens. Son effet est de rompre instantanément, et de façon cependant sensible, l’épais brouhaha des pensées de chacun, le demi-ennui des pensées personnelles. Un tableau réussi est d’abord un objet qui arrête la pensée, contrairement à l’idée répandue qui veut que l’art fasse penser. Mais pour être arrêtée, il faut que l’on puisse en accepter l’idée. Or pour cela, il n’existe pas de meilleur chemin que la suggestion. Celui d’une rivière qui coule (l’autre sujet de cette série d’œuvres) est figé dans la réalité matérielle du tableau.


 

En appauvrissant le sujet et son traitement dans un mouvement concordant, Hubert de Chalvron donne non seulement une vision nue des choses, mais ce qui les rends visibles. Ses tableaux mettent en évidences la façon dont le réel y apparait, avec une économie qui permet entre le sujet et la technique un mouvement de vases communicants. Il les forme avec l’aide de la couleur, de la matière et l’usage de la surface de la toile. Ce qui le distingue est une réelle fermeté dans sa façon de concevoir sa peinture ou la façon de peindre agit sur ses idées. Il peint ce qui l’obsède, un fragment de ce qu’il a sous les yeux et le recompose dans ses toiles. Le sujets ont ainsi une action d’enveloppement ; Ils agissent sur l’œil à la façon d’une couverture. La pensée incarne immédiatement ce qu’elle voit en s’y lovant. E t ce qu’elle voit n’a que peu d’attrait. Ce sont des éléments pauvres, sans rien qui puisse accrocher le regard. Des pierres, qui sont comme des caillots de matière picturale formés par une sédimentation hasardeuse, sans intention ni pensée.


 

Hubert de Chalvron cherche moins a renouveler la peinture qu’a repenser sa place dans le réel. Il semble le faire dans l’indifférence à l’art contemporain médiatisé, pour peindre des tableaux qui répondent à l’usage qu’il aimerait faire du monde. La question étant, comme jamais ce ne fut le cas depuis les années soixante, de disposer d’un art qui puisse répondre aux désirs confus d’une époque ; Il s’intéresse à la décomposition du sol, à l’écume de l’eau et investit le champ de l’intimité avec soit. Autant de sujets qui appartiennent à son expérience physique et à ses obsessions : la relation d’un homme avec les oiseaux (St François), un corps sous une chemise ouverte, une femme couchée ou un paysage de bourgogne. Ils sont la surface apparente. Et l’on devine que le véritable sujet de ses tableaux de ses tableaux est la baisse de la lumière, l’obscurité déjà visible dans la clarté. Des sujets sans grands intérêts en apparence, dont le but est de montrer avec retenue comment le regard prend connaissance de lui-même et comment un tableau se distingue d’une peinture.

Fabrice Hergott